Trancher à la racine

Il me semblait que parler vrai c’était un bon état d’esprit zen. Je vous avais parlé du film Festen que vous pouvez revoir à l’occasion (voir l’article et sa superbe illustration !). Il me semblait aussi que, quelque fois, il ne fallait pas hésiter à trancher sur le vif, c’est  l’esprit du Samouraï, de la guerre.  Je retrouve tout celà chez Kôdô Sawaki dans un commentaire du Shôdôka, un des premiers textes zen (chinois) :

strophe 14 « Le sceau d’un Bouddha est de trancher à la racine, à quoi bon effleurer l’arbre et chercher les branches? ».

Kôdo raconte une histoire zen pour illustrer ce vers.

Jadis vivait une très belle nonne du nom de Ryônen, réputée pour son esprit profond.

Les moines n’avaient d’yeux que pour elle. L’un d’eux lui déclara son amour en cachette. Elle lui répondit :« je vous accorderai ce que vous désirez, mais je vous prie de patienter quelques jours ». Il y eut un peu plus tard le jour de la célébration du Bouddha . Tous les moines entraient en rangs serrés dans la grande salle du Bouddha, selon le protocole solennel. Quand la salle fit comble Ryônen se dévêtit entièrement et s’avança vers le moine intrépide : « pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, dit-elle, ici et maintenant vous pouvez accomplir votre souhait.« 

Le pauvre moine s’enfuit honteux et on ne le revit jamais plus.

Kôdô dit qu’user de termes vagues, hésitants, à mi-chemin n’est pas parler vrai. Trancher à la racine c’est être soi-même de façon authentique. Il ajoute pour commenter la fin du vers « à quoi bon effleurer l’arbre et chercher les branches? » qu’il faut saisir la totalité : l’insignifiant et le détail mineur n’est pas intéressant. Pour comprendre ce que nous dit le texte il faut le frapper en plein cœur, saisir la racine originelle, la source véritable.

Alors qu’en pensez-vous ? Quel était le message de la nonne ? Quel est le sens profond de ce vers du Shôdôka ? Bien sûr vous auriez aimé rencontré cette nonne, être à la place de ce moine, non ? Vous n’auriez pas agi comme lui, je vous vois venir ! Il n’était visiblement pas à la hauteur, je vous l’accorde ! Cela dit il y avait de quoi perdre ses moyens, et la nonne visiblement savait à qui elle avait affaire. Elle a agi en connaissance de cause, elle a dû être offensée qu’il ne fasse pas cas de ses voeux d’abstinence. Il fallait faire un exemple et frapper les esprits. Elle a tranché le mal à la racine. A l’époque il ne devait pas y avoir beaucoup de nonnes au milieu des moines.

Je vais volontairement dans les détails parce que je pense, contrairement à Kôdô, que pour englober le tout il faut aller dans les détails impérativement, sinon on n’engobe pas la totalité  et les bribes qu’on a laissées de côté peuvent avoir des conséquences imprévisibles, voire dramatiques.  Non je crois sincèrement qu’il vaut mieux la méthode douce, et pratiquer l’évitement dans bien des cas, car la méthode de la nonne est  brutale. Elle peut avoir de lourdes conséquences karmiques.

Voici encore un texte qu’il faut prendre avec des pincettes. Même le commentaire de Kôdô Sawaki est à relativiser. Yôka Daishi (l’auteur du Shôdôka) parle du sceau d’un Bouddha, il ne faut pas l’oublier… Qui peut prétendre être marqué du sceau d’un Bouddha, pour se permettre de trancher ainsi à la racine dans la vie de tous les jours.

Le sens profond de cette 14è strophe du Shôdôka est de manifester la conscience hishiryô pendant zazen(*), de couper avec ses pensées le Shin jin datsu raku de Dôgen. Commençons à travailler sur nous même avant de faire la leçon aux autres.

La conscience hishiryô  ? Je ne vous en parlerai pas. On ne peut pas en parler, on ne peut que l’expérimenter pendant zazen. Les mots sont inutiles pour cette compréhension. C’est ce que suggère Kôdô Sawaki, frapper le texte en plein cœur, saisir la source véritable c’est jeter le texte et pratiquer zazen.

Kôdo Sawaki parlait pour lui, en son nom  et pour une assemblée de moines supposés comprendre la parole d’un maître,  ce qu’il peut faire, et ce que les autres doivent se garder de faire sans préparation !

© Daniel BuKô HôTen

(*) voir glossaire


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12 commentaires

  1. Avant de répondre aux questionnements de ce billet, je me demandais si la karma de celui qui triche, et celui qui triche en y retrouvant du plaisir serait la même, qu’en penses tu?

    1. Non ce n’est pas le même. L’état d’esprit compte beaucoup dans le karma, il n’y a pas que l’acte. Le tricheur qui triche pour manger et sauver sa vie n’est pas à mettre au même niveau qu’un tricheur qui triche pour tromper l’autre. Le karma concerne l’acte par le geste, la pensée et la parole. Prendre plaisir à un acte n’est surement pas le garant d’un bon karma ! On peut prendre plaisir à toutes choses en toute innocence, ou au contraire prendre plaisir au pire : nuire, tuer, détruire.

  2. « Commençons à travailler sur nous même avant de faire la leçon aux autres ».

    Je suis bien d’accord avec vous, je pense qu’il faut toujours essayer de faire du mieux que l’on peut… même si le chemin choisi ne parait pas très « catholique » à ceux qui aiment juger !…

    Bien à vous

      1. Je ne comprends pas « mais pas avec son ego » !
        J’ai repensé à cette histoire : la nonne a choisi la solution de facilité !

      2. Avec son ego il ne faut pas toujours faire du mieux que l’on peut. Il veut ceci ou cela et on y répond toujours avec trop d’empressement.
        Moi aussi, plus je repense à cette histoire et plus je trouve la réaction de la nonne excessive. C’est pourquoi il faut du recul en lisant même les grands maîtres comme Kôdô.

  3. Certes l’intention diffère mais au bout de ligne le résultat est le même, ne cesse t on de dire que l’enfer est rempli de bonnes intentions.
    Pour revenir a l’histoire de la nonne, a la premiere lecture on pourrait penser que celui qui raconte l’histoire est un homme car pour un homme declarer son amour et en venir rapidement aux fins sont equivoques or dans l’autre clan la vision est de legerement a largement differente.
    pour le message de la nonne au premier regard on pourrait se dire qu’elle a ôté la soutane du corps pour devoiler la soutane des esprits, pour ceux qui regardent, certains se diront pauvre elle, d’autres diront elle s’est libérée, et d’autres diront elle est obsédée fouetez la, exorcisez ses démons, comme quoi a un seul tableau il ya plusieurs lectures.
    Une vision philosophique entre autre.

    Pour revenir a sa Méthode, elle est certes brutale je te l’accorde, si mener un peuple a l’indépendance justifié maitre ses pieds sur sa liberté, j’imagine que rechercher la vérité justifie l’acte de renverser.

    Tout a fait d’accord pour  » commençons a travailler sur nous même avant de faire la leçon aux autres  »
    C’est l’appel a se ressaisir à ceux qui se sont laissés a l’abandon sans rêves, et a ceux qui se sont laissés a l’abandon de la curiosité.
    Belle journée a tous

    1. Belle analyse. En tout point d’accord avec toi sauf le première phrase, si l’intention diffère le résultat karmique n’est pas du tout le même. Belle conclusion mais ceux qui ne rêvent plus ne travailleront plus sur eux-même, à moins d’un coup dur, et les trop curieux se dispersent tant et tant qu’ils se perdent.
      Bon week-end

  4. « A l’époque il ne devrait pas y avoir beaucoup de nones au milieu des moines. » Je me disais que c’est justement ça.

  5. Je pense comme vous que de l’excès, ma foi il y en avait, quand j’ai commencé a apprendre a cuisiner ( très tardivement ) on m’avait dit que pour réussir un plat il ne faut pas juste focaliser sur les ingrédients et oublier de doser, une chanson douce peut nous endormir mais dans l’excès elle peut réveiller, comme amadouer le chevalier fait appel à sa patience mais dans l’excès l’appel se fera à son épée comme quoi tout est question de dosage.

    Ne t’inquiète pas le moine n’est plus un gamin, il saura relever la tête et se prendre en main, c’est bien un défi pour une fois entre deux égaux.une nonne et un moine…

  6. Ryonen –
    Elle ment : »Je vous accorderai ce que vous…. »
    Elle prémédite son acte :  » patientez quelques jours … »
    Elle manque de souplesse ( esprit vaste )
    Elle manque de compréhension ( étant le seule femme parmi ces moines, elle devait bien se douter que cela amènerai du désordre … » le premier qui craque , je le démolis « .
    Elle humilie le moine sincère ( les autres sont pour la plupart des faux-culs ) en prenant à témoin l’ensemble du monastère.
    Si c’est ça « TRANCHER A LA RACINE » Non ! Non Bien-sûr pour la discipline du monastère , c’est éfficace.
    Pour l’amour de son prochain, c’est négatif.
    Le moine défaillant-
    Il fait une erreur par rapport à ses voeux.( ç’est peut-être douloureux , s’il en est conscient ).
    Il fait une erreur par rapport au lieu ( c’est pas l’endroit pour un tel aveu ).

    UN MOINE DOIT RESTER UN HOMME ( et non pas un saint )
    Le Zen a parfois les excès des militaires ! au Moyen Age japonais , L’armée et le Zen ont fusionnés.

    ça me rappelle l’histoire suivante:

    Une vieille dame seule dans sa maison trop grande, décide d’y héberger un moine Zen.
    Il choisit la cabane dans le fond du jardin pour être tranquille et faire Zazen à toute heure.
    Comme la vieille est très maligne et perspicace, ( la sagesse ) , elle décide de tester son locataire.
    Elle cours à la ville, inviter une belle prostituée à venir prendre le thé.
    Elle lui demande d’aller à la cabane , embrasser le moine..
    Le moine, décontenancé par la démarche provoquante de la prostituée, la bouscule violemment
    et l’expulse séchement en disant :
     » Je suis infaillible, mon coeur est aussi dur qu’un caillou , je suis un tigre qui court vers la libération !! »
    La vielle dame ayant appris le dénouement de la visite impromptue le congédie sur le champ et lui
    dit :  » VA T’EN TU N’ES QU’UN IMBECILE !!.
    QU’AURIEZ-VOUS FAIT A LA PLACE DU MOINE ? Un moine doit rester un homme, il aurait dû avec gentillesse et douceur la convaincre que pour lui c’était contraire à ses voeux et l’inviter à boire le thé, et à revenir quand elle veut pour lui parler tout doucement du Dharma !!

    1. Excellent ! Cette histoire m’amuse beaucoup parce qu’elle me rappelle une cabane au fond d’un jardin chez une dame que j’ai connue et où j’allais méditer le matin. C’était infesté d’araignées et j’ai dû passer du Bondex…pas très zen tout ça, mais j’y étais vraiment bien. Pour ta conclusion je pense que c’est la vieille femme qui était provocante et qu’elle a agi sans sagesse. La réaction du moine est très zen, rien à redire !

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