Après avoir touché du doigt la pierre de Jade on n’est pas encore pleinement satisfait. La raison n’est jamais complètement rassasiée. Il est nécessaire de vivre encore et encore l’expérience de zazen(*) avec son corps. Dans notre école sōtō-zen il n’y a pas d’autre possibilité. Ainsi il est impossible d’enseigner l’essence du zen à quelqu’un qui ne pratique pas zazen, qui ne revient pas sans cesse à cette partie secrète en lui, (son énergie, le KI qui se situe dans le ventre au niveau du nombril) et qui ne poursuit pas cette voie sans but mushotoku(*) indéfiniment.
Tōzan (vécu en Chine en 807-869) pratiquait assidûment zazen pour trouver sa véritable nature, tel le zen chinois à la suite d’Enō. Ainsi il ne suivait pas particulièrement les préceptes du Bouddha comme l’octuple sentier ou les quatre nobles vérités (lire 10 Dukkha ou structurer son esprit-Octulpe sentier).
Tōzan s’apprête à franchir une rivière, il avance sur un pont de bois. Il fait un premier pas et repense à la conversation avec son maître Ungan qu’il a quitté il y a quelques temps.
— J’ai encore quelques liens qui n’ont pas été éliminés, avait-il affirmé à Ungan.
—Qu’as-tu fait jusqu’à maintenant, avait demandé Ungan ?
— Je n’ai pas pratiqué les quatre nobles Vérités (dont la cessation des attachements).
— Mais es-tu heureux ou pas ?
— Je suis heureux, c’est comme avoir trouvé une belle perle dans un tas d’ordures, avait répondu Tōzan….
Tōzan a donc touché du doigt la pierre de jade, sa nature de Bouddha, mais sa raison en demande encore. Il poursuit :
— Que devrais-je faire si je veux rencontrer mon soi originel ?
Tōzan n’a pas eu la réponse qu’il désirait d’Ungan. Avant de le quitter il lui demande une dernière fois « Quand vous serez mort, si quelqu’un me demande le vrai visage de mon maître, que devrais-je dire ? »
—C’est simplement cela, avait répondu Ungan… Il faut être extrêmement vigilant et réaliser cela complètement.
Tōzan sur son pont de bois s’arrête. il se penche et regarde l’eau. Il voit son propre visage et comprend subitement, trouvant enfin la réponse qu’il cherchait.
Il compose ce poème qui deviendra le fondement de son enseignement.
L’ayant cherché longtemps ailleurs
Il me fuyait.
Maintenant je vais seul
Et je le rencontre partout.
Il est moi
Et je ne suis pas lui.
On connait de lui cette stance qui me parle beaucoup :
A minuit est la vraie lumière
L’aube n’est pas claire.
Adolescent il avait quitté sa famille en faisant le vœu très fort de ne jamais la revoir tant qu’il n’aurait pas réalisé le Dharma(*). Sa mère un jour l’a retrouvé mais il refusa de la voir et de lui parler. Elle mourut devant sa porte laissant trois parts de riz qu’elle avait mendiées. Il servit le riz au sangha(*) le lendemain matin en son honneur. Plus tard elle lui apparut en rêve. Elle lui dit que grâce à lui elle avait rompu tous ses liens d’attachement et vivait à présent parmi les déités heureuses.
Tōzan est à l’origine du zen sōtō (qui a gardé le tō de son nom). Tōzan est l’indépendance d’esprit. Il veut comprendre par lui-même comme l’a enseigné Sakyamuni le Bouddha historique, ne rien admettre pour vrai s’il ne l’a pas personnellement et intimement vérifié.
C’est exactement cela, simplement cela… ce qu’il nous faut garder du zen ! Plus le sourire ! ;)
©daniel Bukō Hōten
(*) voir glossaire
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Je ne connaissais pas cette histoire. Merci !
Je ne savais pas donc que j’avais toujours été zen alors car j’admets difficilement sans le vérifier. Je suis très indépendante d’esprit, d’âme et de corps…
Tes écrits sont formidables, ils permettent de faire coller cette pratique au quotidien, de lui donner un visage « humain » et donnent envie de pousser plus loin… !!!!
C’est essentiel cette indépendance, cette liberté de penser par soi-même, c’est essentiel pour comprendre à quel point on est conditionné par nos propres pensées quand on accepte trop vite de se rallier à l’opinion commune. Dans le zen aussi il y a plein de raccourcis qu’on devrait éviter : l’énergie cosmique, la lumière de l’esprit, les non-ceci etc… qu’on définisse ce que c’est avant d’en parler ! Plus les textes sont anciens et plus facilement on les accepte sans sourciller (voir l’article sur le bardo thödol) mais il y avait un homme derrière une plume qui affirmait sans preuve…les mythes sont beaucoup plus intéressants, ils n’ont pas la prétention d’être vrais. Tirés de l’inconscient collectif ils sont souvent plein d’enseignements.
Merci pour tes commentaires que j’apprécie.