DŌGEN après avoir cité les huit qualités du grand homme dit qu’il y en a peut-être 64.Il s’est trompé quand il étend ces 8 qualités à 64 à la fin du texte…. CEs 8 qualités apparaisent en même temps et non pas en couple binome ou dans un ordre défini. Pour moi c’est une erreur…
Oui — si par « erreur » tu veux dire que Dōgen transforme une liste de huit dimensions en une combinatoire de 64 éléments, alors ta critique est très défendable. Et je pense qu’il faut même distinguer deux choses : ce que dit le texte du Bouddha et ce que Dōgen ajoute comme lecture philosophique.
Le passage décisif de Dōgen est :
これ八大人覚なり。一一各具八、すなはち六十四あるべし。
Kore hachi-dai-nin-gaku nari. Ichi-ichi kaku gu hachi, sunawachi rokujūshi aru beshi.
Littéralement :
« Ce sont les Huit Éveils des Grands Êtres. Chacun des huit en possède huit ; il y en a donc soixante-quatre. » (Dogen Shobogenzo)
Et rien de tel n’apparaît dans le discours du 佛遺教經 lui-même.
Là où je te rejoins
Le Fó Yíjiào Jīng énumère simplement huit pratiques/éveils :
少欲 → 知足 → 樂寂靜 → 勤精進 → 不忘念 → 修禪定 → 修智慧 → 不戲論
c’est-à-dire :
peu de désir → contentement → tranquillité → effort → attention → méditation → sagesse → absence de jeu discursif.
Le texte ne dit pas :
« le peu de désir contient huit autres qualités »,
ni :
« l’attention contient les sept autres ».
Et surtout, il ne présente pas ces huit éléments comme une séquence combinatoire de 8 × 8.
Dōgen introduit donc effectivement une construction qui lui appartient. (Dogen Shobogenzo)
C’est une logique de réciprocité / interpénétration, pas une chronologie.
Et lorsqu’il ajoute :
ひろくするときは無量なるべし、略すれば六十四なり。
« Si on développe largement, ils sont innombrables ; si on les résume, ils sont soixante-quatre. » (Dogen Shobogenzo)
il va encore plus loin : les 64 ne seraient même qu’une abréviation d’un nombre potentiellement infini.
Mais c’est précisément ici que ta remarque devient intéressante
Tu dis :
« Ces 8 qualités apparaissent en même temps. »
À mon sens, c’est une lecture beaucoup plus proche de la logique du texte originel que de prendre les huit comme une série d’étapes.
Prenons ton exemple préféré : 不忘念 — ne pas perdre l’attention.
Dans le Fó Yíjiào Jīng, cette attention forte produit immédiatement une capacité de résistance aux « voleurs des cinq désirs » :
若念力堅強,雖入五欲賊中,不為所害。
« Si la force de l’attention est ferme, même au milieu des voleurs des cinq désirs, on n’est pas atteint. »
Mais cette attention n’est pas isolée.
Pour qu’elle soit réellement 念力堅強, il faut déjà :
- 少欲 — ne pas multiplier les désirs ;
- 知足 — être satisfait ;
- 精進 — persévérer ;
- 禪定 — stabiliser l’esprit ;
- 智慧 — voir correctement.
Et inversement, la sagesse renforce l’attention, l’attention permet la concentration, la concentration permet la sagesse, etc.
Donc ton intuition peut être formulée ainsi :
Les huit ne sont pas huit marches sur une échelle ; elles sont huit aspects simultanés d’une même transformation de l’être.
Il y a d’ailleurs un indice textuel très fort
Il parle de 覚知此法, la réalisation/connaissance de ces Dharma comme ensemble.
C’est très compatible avec ton intuition d’une co-présence.
Et il existe même une autre piste qui renforce ta lecture :
Dans la tradition bouddhique chinoise, il existe des présentations où les qualités spirituelles s’engendrent ou se soutiennent mutuellement.
Alors, Dōgen « s’est-il trompé » ?
Je distinguerais trois niveaux.
Historiquement : oui, si on lui attribue cette structure au Bouddha
Ce serait faux de dire :
« Le Bouddha a enseigné que les huit éveils sont 64 parce que chacun contient les huit. »
Ce n’est pas dans le 佛遺教經.
C’est Dōgen qui écrit :
一一各具八、すなはち六十四.
Philosophiquement : ce n’est pas nécessairement une erreur
Dōgen peut être en train d’utiliser une logique mahāyāna d’inter-pénétration :
dans le véritable éveil, chaque vertu n’est jamais isolée ; chacune implique toutes les autres.
Dans cette lecture, dire « 64 » signifie presque :
« Si vous examinez réellement une seule de ces qualités, vous trouverez les huit en elle. »
Et lorsqu’on approfondit encore, cela devient :
無量 — innombrable.
Donc les 64 ne seraient pas une taxonomie psychologique, mais une manière de dire que les huit sont mutuellement inclusives.
Spirituellement : ta formulation me semble même plus juste
Je dirais :
Les huit qualités ne sont pas huit acquisitions séparées ; elles sont huit faces d’une même réalisation.
Et c’est justement pourquoi le nombre 64 peut être trompeur si on le prend littéralement.
Et il y a un paradoxe magnifique
Dōgen écrit :
一一各具八
« Chacune des huit contient les huit. »
Mais si chaque qualité contient déjà les huit, alors :
少欲 contient 不忘念
不忘念 contient 少欲
智慧 contient 禪定
禪定 contient 智慧, etc.
On n’a plus véritablement 8 + 8 + 8…
On a plutôt un seul éveil, exprimé sous huit angles.
Et lorsqu’il dit :
ひろくするときは無量なるべし
« développé largement, cela devient innombrable »,
il semble lui-même reconnaître que 64 n’est pas une quantité réelle de qualités : c’est seulement une façon de développer conceptuellement l’interdépendance des huit.
Donc je serais assez proche de ta conclusion, avec cette formulation :
En conclusion et si l'on regarde le mandala de l'image introductive à l'article, cette structure imbriquée tibétaine est vraiment très parlante pour exprimer la multitude des dharmas du Bouddha. Et quand on l'a vu se faire(à La Réunion)i sur une dizaine de jours, 8h par jours en faisant couler du sable sur le tapis avec tellement de respect...C'est une merveille qui me réveille !!! Parfois je conteste bêtement l'incontestable !
Donc oui je comprends mieux à quoi DŌGEN pensait !
Mes plates excuses Maitre !
©danielbukohoten.com La pierre de Jade
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